Fantasia 2016 – Harmony

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Le seul long métrage d’animation japonais présenté cette année est Harmony, du Studio 4˚, un drame cyberpunk philosophique qui rappelle Ghost in the Shell, et Ghost in the Shell: Innocence à cause de sa prétention à la citation et aux longs monologues (on y cite Foucault!). Le long métrage des réalisateurs Takashi Nakamura (A Tree of Palm) et Michael Arias (Tekkon Kinkreet) est l’adaptation du deuxième roman de Itoh Project, une trilogie de science-fiction. L’auteur, Satoshi Ito, a déjà remporté le prix Philip K. Dick aux États-Unis pour le roman Harmony (pas étonnant considérant qu’Harmony rejoint les thèmes du célèbre romancier sur la perte d’identité). Le premier volet étant Empire of the Corpses, déjà adapté en 2015; un récit steam punk qui questionne également la nature de l’esprit humain en mettant en scène des zombies utilisés comme serviteurs, soldats, un peu à la manière d’androïdes façon victorienne! Le troisième volet est actuellement en production Genocidal Organs. Les trois romans sont liés par des thèmes semblables, mais sans aucune continuité narrative.

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Malheureusement, Harmony est une oeuvre ambitieuse qui engage peu le spectateur. Or, l’intérêt se trouve ailleurs. Dans un sens, le contexte proposé par Harmony est beaucoup plus fascinant que les personnages. Ceux-ci servent davantage le propos du film que leurs propres quêtes. Comme dans beaucoup de films japonais, le récit cartésien, aristotélicien, est moins important que l’émotion générée par l’oeuvre dans son entièreté. Toutes les composantes esthétiques collaborent avant tout à l’émotion, et non à la compréhension cartésienne de l’oeuvre. On pose des questions comme: quel est le niveau de pérennité d’une société réglée, homogène et harmonieuse? Pourrait-on vivre dans une société utopique? Notre protagoniste n’en est pas sûre, et résiste à sa manière. Tuan est une inspectrice hélix, membre d’une organisation armée, mais pacifique, un peu comme l’ONU. Son travail, qu’elle a choisi sciemment, l’amène à voyager aux confins de territoires non soumis à WatchMe, des nanomachines implantées dans le corps, qui surveillent le métabolisme et l’émergence de maladies. Sa fuite loin du Japon est un prétexte. Des décennies après un cataclysme nucléaire, l’archipel nippon est devenu une société où la vie des citoyens est gérée par la prise de médicaments (admédication) régulant l’humeur et guérissant les maladies (on ne peut s’empêcher de penser à THX 1138 et 1984). Les conséquences sont profondes, la conscience humaine disparait graduellement, l’individu est sclérosé par l’étiquette et la politesse, où tout le monde est heureux, agit de manière identique, de manière paisible, dans un monde voulu sans failles proches de la perfection, homogène. Pour quiconque connait un peu le contexte historique et social du Japon contemporain, ce portrait est fascinant de vérité! Or, malgré sa grande réticence, rejetant ses compatriotes et ses origines (comme beaucoup de Japonais d’ailleurs!), Tuan est forcée de revenir au bercail. Elle y rencontre son amie d’enfance, Cian, qui a su parfaitement intégrer, docilement, le cadre de la cité gérée par WatchMe – alors que Tuan peut s’en soustraire quand elle le veut. À ce moment, le monde est frappé d’une attaque cyberterroriste qui poussent mystérieusement 6000 personnes au suicide (2000 réussissent). Durant l’enquête, Tuan apprend que cette attaque est directement liée à son passé qu’elle fuit depuis longtemps.

Malgré le ton austère et presque ascétique, en grande partie à cause des longs monologues de Tuan, l’esthétique est très colorée, affichant une palette chromatique parfois très vive; le sang est d’un rouge écarlate, le ciel est bleu azur. En contraste, la cité est d’un rosé apaisant, l’architecture et les véhicules sont tout en rondeur, organique. La musique éthérique de Yoshihiro Ike nous incite à la contemplation (pour ceux qui ont aimé la sous-estimée série Ergo Proxy vous ressentirez une certaine familiarité). Les lentilles de contact portées par les citoyens ajoutent une réalité augmentée qui surveille constamment l’entourage, identifiant les individus et les dangers potentiels dans l’environnement immédiat. Plutôt originale, les réalisateurs utilisent cette technologie dans l’univers d’Harmony pour offrir une esthétique de style origami lors des réunions de conseil auxquelles participent les inspecteurs hélix, dont Tuan. Au lieu de la traditionnelle hologramme, les participants ont l’air d’être en papier mâchés. Sans rien dévoiler de l’intrigue, on peine à s’attacher et suivre la quête de Tuan, plutôt antipathique au départ. Peut-être en est-il autrement du jeune public japonais qui risque de s’identifier plus facilement, peut-être, aux motifs qui fondent le comportement de Tuan. Cette dernière s’oppose clairement à la figure d’autorité, ainsi qu’à la pression sociale d’agir selon des normes strictes, un sentiment partagé par beaucoup de jeunes japonais. Harmony constitue très certainement une curiosité qui vaut le détour, et qui fait changement de l’anime traditionnel. Alors qu’il s’en réalisait beaucoup il y a quelques années (Armitage, AppleseedGhost in the Shell, Serial Experiment Lain, Texhnolyze, Ergo Proxy et bien d’autres) les longs métrages et séries cyberpunk japonais se font si rares maintenant qu’il serait avisé de donner sa chance à Harmony. Le film est d’autant plus important qu’il respecte bien le ton de l’oeuvre originale de Ito. On attend maintenant Genocial Organs.