La légitimation de la culture populaire: nombres, mutations et autorités symboliques

Hélène Laurin,PDF
McGill University

Dominic Arsenault,
Université de Montréal

À l’ère où tout un chacun peut enregistrer son album sur un ordinateur personnel et le distribuer en ligne; à l’ère où toute personne peut prétendre avoir un second métier comme critique culturel (pour paraphraser François Truffaut); à l’ère où les médias numériques, enfin, permettent la large diffusion et la prolifération du moindre document médiatique, augmentant ainsi le rapport signal sur bruit, le succès populaire, qu’il soit mesuré par l’argent engrangé, le nombre de visites par jour, de followers ou de commentaires reçus, passe de plus en plus par une comptabilisation (une numérisation au sens fort) où les notions de qualité et de mérite pèsent de moins en moins lourd dans la balance. Il semble que la mise en réseau ait amené avec elle une redéfinition de la nature du mérite (voire même du talent) : des opinions les mieux argumentées perdues dans les méandres de la Toile au plus insipide commentaire visible sur un site très fréquenté, tout porte à croire que la phrase désormais clichée « It’s not what you know but who you know » décrit de mieux en mieux la diminution de l’importance accordée au capital culturel, pour reprendre le terme de Pierre Bourdieu.

Le sociologue français a d’ailleurs théorisé la légitimation culturelle : il s’agit pour lui d’un phénomène d’autonomisation au sens où la légitimité s’acquiert par la nature « fermée » (autonome) des échanges dans un champ culturel donné (par exemple, les ouvrages universitaires) (Bourdieu 1992). Si Kinephanos, en tant que revue universitaire au sens classique du terme, s’inscrit dans cette logique, le but paradoxal du présent numéro est de mettre en lumière les changements de dynamiques de légitimation culturelle, exigeant de préciser les propos de Bourdieu (qui datent d’avant la révolution numérique). La fameuse opposition entre high et lowbrow cultures mérite d’être réexaminée, notamment à la faveur des réalités du Web 2.0 : la culture consacrée est-elle celle mise de l’avant par les « anciens » médias (pour faire le pont avec la remédiation proposée de Bolter et Grusin), celle privilégiée par un nombre quantifiable important de réactions ou de réappropriations sur la Toile, ou celle qui, indépendamment de toute circulation, réussit à s’épanouir?

À travers ce numéro, nous proposons d’examiner cinq types de processus de légitimation. Il y a la légitimation, et par le fait même la canonisation, d’œuvres par des relations d’intertextualité complexes; car faire circuler une œuvre revient dans une large mesure à l’inscrire dans la mémoire collective. On peut également vouloir légitimer une pratique ou une forme artistique émergente, à grands renforts de rhétorique auprès d’instances de légitimation : cela fut le cas notamment du cinéma comme « théâtre filmé », et un siècle plus tard du jeu vidéo comme « cinéma interactif ». Un troisième processus de légitimation découle peut-être davantage de la révolution numérique : le déclin de la culture « légitime », résolument en perte de vitesse devant la prolifération de sous-cultures à la fois plus segmentées mais hyper-accessibles. Il y a place à un quatrième processus de légitimation ancré dans la popularisation de figures textuelles ou de mécanismes formels jusqu’alors réservés à des productions marginales. Le rapport de forces entre l’Institution et les multiples instances populaires s’en trouve renversé, et la hiérarchie culturelle, dissoute. Le cinquième processus de légitimation en est un qui s’effectue malgré lui : réunir des artéfacts culturels en un même lieu, même si ceux-ci ne présentent aucune cohérence stylistique, tend vers une compréhension « officielle » et englobante de ces artéfacts.

Prenant comme objet d’étude les installations artistiques contemporaines, Horea Avram propose d’envisager la question de l’adaptation à travers deux paradigmes créatifs tirés de la musique populaire  et se situant entre la production et la reproduction: le cover et le remix. Sa contribution met en lumière tout le jeu de tensions entre réutilisations et recyclages, et s’inscrit ainsi en parallèle avec certaines études des genres cinématographiques (Altman 1995). Avram nous montre que la légitimation ne provient pas seulement de l’œuvre originale, mais aussi de l’œuvre adaptée, dans une logique de double consécration : le cover, comme le remix, confirme le statut de la création à la source comme objet méritant un réexamen, une pérennisation, et ainsi une validation sociale et culturelle. Le nouvel objet, quant à lui, peut d’une part revendiquer une appartenance à un patrimoine artistique, et d’autre part contester un héritage ou réactualiser des paradigmes esthétiques en dormance.

Gabriel Gaudette s’intéresse au terme de « roman graphique » au sein de l’univers plus large de la bande dessinée, et par extension aux enjeux soulevés par l’apparition d’une nouvelle forme d’objet culturel. Alors que des artistes tentent initialement de lancer un nouveau format de bande dessinée, la réticence initiale des éditeurs les contraint à inventer le terme « roman graphique ». C’est là un cas emblématique de la dynamique de la remédiation (Bolter et Grusin, 2000) : l’émergence d’une nouvelle pratique s’accompagne d’une quête pour la légitimation culturelle qui repose sur une inscription dans la continuité de pratiques au statut culturel déjà établi (dans ce cas, le roman). Gaudette apporte une dimension supplémentaire à cette logique en argumentant que si le recours à un terme spécialisé permet à un corpus restreint d’accéder à une forme de légitimé, cela se produit au prix d’un statu quo néfaste pour le reste de la production de bandes dessinées ne cadrant pas sous cette nouvelle étiquette. Faut-il diviser pour légitimer?

Passant du pôle de la production à celui de la réception, l’article de Barbara Laborde fait état d’une rupture sur le fond de la légitimité culturelle dans la relation entre les élèves de lycée et l’institution d’enseignement en France. Le modèle d’une transmission hiérarchique d’une culture canonisée ne trouve plus d’échos auprès d’une génération habituée à un foisonnement de sous-cultures que le passage graduel de la société aux technologies numériques a généralisé. La segmentation culturelle qui résulte de cette multiplicité fait en sorte que les lycéens français ne perçoivent plus de hiérarchie entre la culture de l’École et les cultures qui les entourent. Ce nouveau rapport n’en est même pas un de contestation – qui ne pourrait procéder que d’un désir de renversement rendu possible par la reconnaissance d’une hiérarchie – mais simplement de désintéressement. Les contraintes sociétales, notamment de rentabilisation des études, jouent un rôle dans cet état des choses puisque les raisons de choisir l’option « Cinéma et audiovisuel » sont multiples, et au final assez peu tributaires d’un désir d’accéder à la « sacro-sainte » culture légitime et ancestrale.

Si l’omniprésence de la culture populaire entraîne une dévaluation de la « haute » culture, le phénomène n’est pas unidirectionnel. Ainsi, l’article de Louis-Paul Willis montre comment la métalepse, un trope narratif élitiste ou à tout le moins complexe et qui fut longtemps un gage de qualité littéraire, a été repris par le cinéma populaire. N’étant plus l’apanage d’un cinéma expérimental et avant-gardiste, la multiplication des instances métaleptiques laisse entrevoir une nouvelle forme de spectature filmique. Son parcours conceptuel montre la relative pauvreté de la réflexion sur la métalepse dans les études cinématographiques, et met de l’avant une typologie de cette figure. Ainsi, la légitimation culturelle ne touche pas que des objets, mais également des procédés déjà explorés dans une tradition validée sous d’autres critères; qui plus est, dans ce cas précis, la légitimation découle du passage d’une culture réservée à l’élite à une culture populaire, passage consacré par un succès auprès du public doublé d’une reconnaissance institutionnelle.

En guise d’épilogue, la contribution spéciale de Will Straw présente la légitimation effectuée par la compilation Meridian 1970. Celle-ci compte vingt chansons que seule l’année de parution (1970) rassemble. Le manque d’unité esthétique et stylistique est justement ce qui rend cette compilation significative. C’est plutôt par la célébration du désordre que la légitimation de cette époque musicale se performe.

La pertinence des enjeux de la légitimation culturelle aujourd’hui fait que la question ne peut être écartée. Ce numéro de Kinephanos a été pour nous une occasion privilégiée de réfléchir à cette question complexe et d’une contemporanéité tombant à point. Plus largement, c’est l’effondrement des autorités symboliques, qui traditionnellement se portaient garantes d’un certain calibre au niveau des contenus et des compétences soutenues, qui est soulevé par cette problématique.

Bonne lecture!

BIBLIOGRAPHIE

Altman, Rick. (1995) « Emballage réutilisable: Les produits génériques et le processus de recyclage. », Iris No. 20 (Automne), p. 13-30.

Bolter, Jay David et Richard Grusin (2000). Remediation : Understanding New Media, Cambridge (MA): MIT Press.

Bourdieu, Pierre (1992), Les règles de l’art: genèse et structure du champ littéraire, Paris : Éditions du Seuil.

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Abstract

Increasingly, cultural value seems to be given according to the amount of money, clicks or followers that an artefact, movement or phenomenon can raise. This makes the question of cultural legitimation more relevant than ever. In the digital age, anyone can take a second job as a cultural critic (to paraphrase François Truffaut), a reality that forces us to reexamine how processes of valorization and social forces at work are redefining what is deemed worthy, important and valuable. This issue of Kinephanos presents five such reexaminations. Horea Avram presents the legitimation through adaptation, intertextuality and circulation of works. Gabriel Gaudette’s interest in rhetoric legitimation is expressed through the example of the « graphic novel » as a Trojan horse. Barbara Laborde discusses the decline of the « legitimate » movie culture in France in front of the proliferation and segmentation of sub-cultures, all fueled by the Internet and digital technologies. Louis-Paul Willis analyzes the metalepsis in film, a formal figure that had been reserved to marginal productions and that is now used in consecrated cinematography (like Lynch’s Mulholland Drive). Finally, special contributor Will Straw examines the legitimation performed through the lack of stylistic and aesthetic unity, as constituted in the music compilation Meridian 1970. This publication of Kinephanos addresses complex and contemporary issues; ultimately, we ponder upon the collapse of symbolic authorities, traditionally responsible for the upholding of a certain level of quality and content.